Entretien avec LOLA LAFON

Captive mais enfin libre

Lire un livre est une rencontre et la force d’un roman tient également à ce qu’il en reste une fois la dernière page lue et ce qu’il en restera ensuite. Mercy, Mary, Patty vous questionnera, chamboulera les évidences, bousculera les convictions, s’invitera dans vos pensées. Captivante Lola Lafon !

Par JEAN-BAPTISTE HAMELIN, Librairie Le Carnet à spirales, Charlieu

PAGE — Après La Petite Communiste qui ne souriait jamais (Babel), vous revenez avec un autre personnage féminin fort : Patricia Hearst.
Lola Lafon — Tout d’abord, ce roman n’est pas un roman sur Patricia Hearst. Elle est en filigrane du livre. Ce n’est pas une biographie. C’est plutôt l’incidence et l’impact de l’affaire Hearst sur la vie de plusieurs autres personnages, et comment celle-ci se transmet tel un relais. Ce livre est la rencontre entre deux femmes, Gene Neveva et Violaine, qui vont examiner l’affaire Hearst. Patricia Hearst était la fille d’un magnat de la presse américaine très conservateur. Elle avait 19 ans quand elle a été enlevée en 1974 par un groupuscule, l’ALS (l’Armée de Libération Symbionaise). Ce groupe marxiste était inconnu et composé de personnes fort jeunes. Deux mois après, Patricia Hearst s’est convertie à leur cause en déclarant qu’elle préférait rester avec eux et qu’elle se prénommerait désormais Tania. Après un hold-up, elle a fini par être arrêtée et le roman commence à ce moment-là, juste avant son procès.

P. — Justement, Gene Neveva est embauchée pour travailler sur la personnalité de Patricia et sa « conversion » lors de sa captivité.
L. L. — En 1975, Gene est professeure dans les Landes et accepte d’écrire une expertise pour défendre Patricia. Elle s’adjoint les services d’une jeune étudiante, Violaine, qui devra éplucher en quinze jours seulement les documents écrits et audio sur cette affaire. Finalement, Violaine, qui n’est absolument pas politisée et a la vie rangée d’une jeune fille des années 1970, lit à travers les mots de Patricia. Elle comprend alors que ce n’est peut-être pas un lavage de cerveau qu’a subi la jeune fille, comme voudrait le faire croire de manière assez simpliste la famille de Patricia, mais plutôt un choix délibéré de fausser compagnie à un monde qui l’étouffe, un milieu extrêmement violent pour elle, qui la modèle à sa main et qui la monnaye. Gene a été choisie car c’est une spécialiste des jeunes filles capturées par les Indiens aux XVIIIe et XIXe siècles, qui refusèrent ensuite de retourner dans leur vie « civilisée » parmi les puritains de l’époque. Ces jeunes filles, comme Patricia, tendent ainsi un miroir à leur milieu, à leur société.

P. — Est-ce là le thème principal du roman : le choix de vie ?
L. L. — En effet, je soulève la question du libre-arbitre. Comment une personne, conditionnée dès sa naissance par un environnement fort, peut-elle choisir, en raison d’éléments et d’événements extérieurs, librement un autre chemin ? C’est cela qui m’intéresse. Pour moi, il n’y a pas d’actualité. Tout n’est que renouvellement de l’Histoire au fil des siècles, on n’invente rien. Qu’elles soient captives des Indiens ou d’un groupuscule marxiste, la société passe en jugement ces jeunes filles de la même manière. Les procès qui leur sont faits sont très proches de l’exorcisme, comme si elles avaient été contaminées par le mal. Pourquoi ces jeunes femmes tournent-elles le dos à leur milieu d’origine ? Comment leurs exemples vont-ils contaminer les personnages, ici Gene et Violaine, mais aussi ces milliers de jeunes qui se sont identifiés à Patricia pendant sa captivité, bouleversés par son choix ?

P. — Que recherchez-vous dans l’écriture ?
L. L. — Interroger sans apporter de réponses. Ici, le personnage de Gene veut tout interroger. Elle souhaite soulever les questions, mettre en lumière les zones d’ombre. Elle veut questionner la réalité et démontrer que cela n’est pas aussi simple ou évident. Toutefois, elle n’apporte pas de réponse. Le roman, la fiction est parfait pour cela. C’est un outil idéal pour questionner le présent mais en interrogeant le passé, en se rendant compte que c’est seulement un renouvellement. La société évolue mais les motifs, ici ceux de la captivité et du choix de rester avec ses ravisseurs, demeurent les mêmes. Les captives ont ainsi, paradoxalement, plus de liberté que dans leur vie « libre » précédente. Elles s’épanouissent davantage.

P. — Le libre-arbitre, le choix sont les thèmes récurrents de vos romans. Ici, à la différence de Nadia Comaneci, Patricia choisit l’image qu’elle veut donner.
L. L. — En effet, elles sont captives l’une et l’autre mais d’une manière différente. Patricia, elle, a choisi durant sa captivité, même si je ne sais pas ce qui s’est passé réellement, de se convertir à d’autres idées que celles de son milieu. Elle a probablement découvert la pauvreté lors de ces deux mois. Elle choisit et elle parle. Ces messages sont diffusés, elle parle mais on ne l’entend pas, on rend son message inaudible car trop dangereux pour la société établie lorsqu’elle fait le procès de ses parents et de son éducation. La seule qui l’écoute et comprend ce message est Violaine. Ces quinze jours de travail vont, non la transformer, mais l’amener à évoluer durablement. Je suis toujours intéressée par les rencontres. Finalement, la vie est faite de rencontres et celles-ci nous font avancer, réfléchir, évoluer sans jamais savoir ce qu’il en restera au final. C’est passionnant les rencontres.

P. — Vos livres, pour le lecteur, sont des rencontres qui suscitent l’interrogation. Et vous, Lola Lafon, la romancière influence-t-elle votre vie ?
L. L. — Il est vrai que Patricia Hearst m’a accompagnée un bon moment car le processus d’écriture est extrêmement long. Mais dans ce roman, on demande à Gene et Violaine, en quinze jours, d’analyser un cerveau, de savoir ce qui s’est réellement passé dans la tête de Patricia. J’avoue, maintenant que ce roman est terminé, que je ne sais plus, que je ne peux ni affirmer, ni confirmer, ni contredire le fait que Patricia a subi un lavage de cerveau, même si je n’apprécie guère cette expression.

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