Entretien avec PAOLO COGNETTI

Deux amis, et une montagne

Après nous avoir enchantés avec son récit Le Garçon sauvage (Zoé), Paolo Cognetti revient cette fois-ci avec un roman tout aussi envoûtant, en nous questionnant sur la difficulté de transmettre, l’amour filial et la passion de la montagne. Les Huit Montagnes a obtenu le prix Strega en juin.

Par BÉATRICE LEROUX, Librairie Gibert Jeune, Paris

Deuxième sélection du Prix Femina 2017

Deuxième sélection du Prix Médicis 2017

 

PAGE — Si je vous dis qu’en vous lisant, j’ai pensé que vous pouviez être considéré comme l’héritier de Mario Rigoni Stern, ça vous fait plaisir ou pas ?
Paolo Cognetti — Évidemment très plaisir ! C’est un maître pour moi. Je ne l’ai pas découvert quand j’étais jeune parce qu’à l’école, on ne lit que Le Sergent dans la neige et absolument pas les contes et les romans de montagne. Je ne lisais plus de littérature italienne à 20 ans parce que j’étais tombé amoureux de la littérature américaine. Et puis, je suis allé vivre en montagne et là, j’ai ressenti le besoin de découvrir quelques écrivains italiens qui me raconteraient les paysages que j’avais sous les yeux. J’ai alors découvert Mario Rigoni Stern que j’ai aimé tout de suite. C’était comme quelqu’un avec lequel je pouvais aller dans les bois pour apprendre le nom des arbres, des animaux et reconnaître leurs traces autour de la maison. C’était comme avoir une encyclopédie avec moi. Longtemps après, un hiver, je suis même allé rendre visite à sa veuve (95 ans) qui vit encore dans leur maison, à Asiago, que Mario avait construite lui-même. Je souhaiterais vraiment écrire sur lui, surtout sur son amitié avec Primo Levi. Tous les deux aimaient la montagne, mais surtout la vallée d’Aoste.

P. — À qui devez-vous vos premiers souvenirs de montagne et d’isolement ? Avec qui êtes-vous allé à la montagne la première fois ?
P. C. — J’y suis allé avec un guide. Il y a une différence importante entre Pietro, le personnage central, et moi. Mon père ayant peur des glaciers ne pouvait pas m’y emmener. Par conséquent, il m’y a envoyé avec un guide, Renzo, qui fut mon premier instructeur. J’ai toujours eu besoin d’autres figures d’adultes, d’autres pères. À 7 ou 8 ans, cet homme m’a déposé dans une crevasse afin que je prenne conscience de leur profondeur. Il m’a également très souvent emmené dans des endroits incroyables mais toujours avec beaucoup de calme et de sagesse. Je l’imitais toujours dans tout ce qu’il faisait, comme sa façon de marcher, grimper, parler. J’aurais aimé être son fils à cette période-là. C’était mon fantasme de petit garçon.

P. — Vous montrez la difficulté de la transmission de l’amour de la montagne, mais également de l’amour entre humains. Êtes-vous conscient que c’est un des deux thèmes principaux du roman ?
P. C. — Oui, parce que ce n’est pas vraiment un roman de montagne, mais plus un roman sur les relations. Au début de l’histoire, il y a ce père mais, très vite, il n’est plus là et le livre devient un roman sur des hommes solitaires avec leurs difficultés à s’aimer, se parler et aussi à être ami.

P. — L’autre thème principal est l’isolement et le regard des autres. À un moment, vous faites dire à Bruno : « Si je vais vivre dans les bois, personne ne me dira rien. Si une femme le fait, on la traitera de sorcière. Si je me taisais, quel problème ça ferait ? Je ne serais qu’un homme qui ne parle pas. Une femme qui ne parle plus est forcément à moitié folle ». Vous pointez là une énorme différence entre femme et homme.
P. C. — Oui. J’ai connu deux femmes amies qui aimaient la montagne et sont parties y vivre. Mais pour une femme seule, c’est très difficile. La décision de partir vivre en montagne, en couple ou en famille, est souvent due aux hommes. Quand une femme reste seule là-haut, l’histoire devient différente. J’aimerais bien écrire une histoire de femme vivant dans la montagne. J’aime beaucoup cette idée de refuge alpin. J’ai commencé à voir des femmes travaillant dans des refuges, parfois même seules. Je suis admiratif ! Je pense qu’il y a une forte fascination de la femme pour le sauvage. C’est différent pour un homme : je pense qu’on est plus libre d’être sauvage dans notre vie. Pour la femme, la montagne peut vraiment être une libération. Dans notre société, une femme, pour être seule, a besoin d’une pièce à elle, comme Virginia Woolf. Mais j’aime bien l’idée qu’elle puisse avoir une forêt pour elle !

P. — Pouvez-vous nous expliquer le titre de votre ouvrage, Les Huit Montagnes ?
P. C. — Ce sont les huit montagnes que Pietro commence à explorer au Népal pour ne pas rester chez lui, dans son pays. Tandis que Bruno reste dans la montagne qu’il a trouvée. Ce sont deux personnalités complémentaires : un reste, l’autre voyage. Pietro cherche toujours sa maison en allant dans les montagnes.

P. — La littérature que vous aimez est-elle toujours en lien avec votre passion de la montagne et des voyages ?
P. C. — Oui, elle l’est, en règle générale. J’ai beaucoup lu Tiziano Terzani, journaliste et auteur italien. Son côté écrivain-voyageur me plaît beaucoup. Mon autre amour, c’est la littérature de voyage et je suis plus particulièrement attiré par l’Asie.

Voir la liste des entretiens

Lu et conseillé par :

  • Librairie Le Coin des livres à Davézieux Françoise GAUCHER
  • Librairie Maupetit à Marseille Geneviève GIMENO
  • Librairie L'Intranquille Plazza à Besançon Muriel GALLOT
  • Librairie Elkar à Bayonne Cécile LAXALT
  • Librairie Hirigoyen à Bayonne Marie HIRIGOYEN
  • Librairie Espace culturel à Moisselles Nadia SENDIN
  • Librairie Gibert Jeune à Paris Béatrice LEROUX
  • Librairie Le Carnet à spirales à Charlieu Jean-Baptiste HAMELIN
  • Bibliothèque/Médiathèque du Parchamp à Boulogne-Billancourt Hélène MENAND
  • Librairie Terre des livres à Lyon Sarah GASTEL
  • Librairie de Paris à Saint-Étienne Valérie LANDRY
  • Librairie Des Canuts à Lyon Blandine VINCENT
  • Bibliothèque/Médiathèque du Plessis-Robinson à Le Plessis-Robinson Fabienne QUEVY
  • Librairie Anecdotes à Limoges Marc FORMET